Comment doit-on survivre, dans la vie? Doit-on arriver à vivre seuls, sans aide, sans personne, ou est-ce aussi possible d’attendre le soutien des autres, de la famille, des amis, des gens qu’on aime? Et si ce soutien d’autrui n’était en fin de compte qu’on fardeau de plus sur nos épaules? Il y a quelques temps de ça, j’ai lu quelque part le post de quelqu’un qui racontait sa peur de mourir. Je n’ai pas peur de mourir, moi, mais j’ai peur de vieillir. Vieillir me fait tellement peur, en fait, que pour le moment je refuse d’y faire face. Et ce que je vois autour de moi ne me réjouis pas.
Hier c’était l’anniversaire de ma mémé. Elle est toute seule, depuis que mon pépé est mort. Ses enfants sont loins, ses petits enfants encore plus loins, et elle vieillit, toute seule. Je ne me souviens pas de la mort de mon pépé chéri, j’étais droguée de morphine et de douleur, à l’époque, et mes parents avaient dû m’abandonner quelques jours pour aller à son enterrement. Ma maman dit qu’il m’a offert sa vie, en mourant. Je le regretterai toute ma vie. Mais ma mémé ne s’en est jamais remise. Et petit à petit, elle a laissé sa vie mourir. Pas elle. Sa vie. Le monde autour d’elle.
Ses enfants se sont bien sûr fait du soucis. Quelle tristesse celà doit être de voir mourir son père et de voir partir sa mère ainsi! Quel étrange sentiment, pour moi, que d’aller voir ma mémé de temps en temps et de la trouver à chaque fois un peu plus loin de nous, comme si elle vivait dans un autre monde. Et la peur que je ressentais, dans ces moments-là, était terrifiante, presque paralysante. Je lui ai téléphoné hier, pour son anniversaire. Elle est à l’hôpital parce qu’elle s’est cassé le col du fémur. Elle m’a dit « ça va pas du tout, je vais mourir, je veux mourir » et elle a raccroché. Je ne voulais plus parler à personne, plus répondre à mes emails, plus travailler, plus me lever, me laisser mourir moi aussi. « Loin des yeux loin du coeur » fait parfois bien les choses. Je n’ai pas encore réussi à réconcilier l’amour que je porte à ma mémé avec la peur que je ressens quand je pense à elle.
J’ai parlé avec ma maman, aussi. Je lui ai téléphoné et elle m’a dit « ça va pas du tout, je me suis cassé le pied, j’ai trop mal, j’en peux plus » et elle a raccroché. Mais elle m’a rappelé un peu plus tard. Première fois en presque 10 ans que ma maman me téléphone! J’ai envie de croire que c’est parce que malgré la déprime, l’abandon, la lassitude, et ces strates de soucis et de colères accumulées depuis des années, il y a toujours quelque chose en elle qui brille, une petite flamme d’espoir, quelque chose qui n’est pas encore mort. Mais je ne suis pas sûre. Elle voulait peut-être seulement se pleindre un peu plus, me raconter ses malheurs, me dire pour la millième fois combien sa vie est difficile. On a un peu parlé, je l’ai un peu engueulée, comme d’habitude, parce que je n’ai pas beaucoup de patience avec elle. Je n’ai pas encore réussi à réconcilier l’amour que je porte à ma maman et l’impatience que je ressens quand je pense à elle.
Je suis seule ici. Heureusement que mes chatounnes me font rire souvent et que je garde le lien avec le monde à travers mon blog. Je ne vois des amis que très rarement, je travaille en solitaire, mes élèves vivent dans un autre monde. J’ai toujours mal quelque part, j’ai peur de vieillir, j’ai peur de rater ma vie et de n’être rien. Mais pas tous les jours, et quand je prends une décision, j’en accepte les conséquences. Je lutte férocement contre la déprime, j’ignore ma douleur, je refuse de de me laisser croire ces bêtises et d’abandonner la partie. Tous les jours, je m’interdis de me pleindre et d’arrêter de croire que tout est encore possible. Je refuse de laisser mon passé ruiner mes rêves, je refuse de laisser mon présent me mettre des batons dans les roues, je refuse de laisser mon futur ressembler à mon passé. Je refuse de laisser des vieilles querelles, des mauvais sentiments, des souvenirs trop noirs me retenir de faire ce que je veux faire, aujourd’hui, ici, maintenant!
Mais je vois ma mémé et ma maman abandonner la partie, se couper du monde pour mieux broyer du noir, cette habitude qu’elles ont de vivre dans leur petit monde misérable et leur refus de chercher ailleurs pour trouver mieux, cette façon de se complaire dans leur malheur et la douleur. Et je me demande ce que je peux y faire, comment je peux accepter que c’est leur façon de vivre et pas la mienne, où je trouverai la force de résister à cette facilité de laisser les malheurs du monde prendre le dessus sur ma vie. Je me demande comment je peux concilier mon amour pour elles, mon envie de leur donner deux baffes pour les réveiller, ma rage de voir que je ne peux rien pour elles, ma peur de savoir que leur sang coule dans mes veines, mon besoin si fort de les voir comme des soutiens, des refuges, des fondements solides quand je faiblis, et non pas comme des ancres à mes pieds, des ancres que je ne peux pas m’empêcher d’aimer, pourtant.
Je ne sais pas si c’est la vieillesse. Je sais que je ne peux rien à rien. Mais je ne veux pas vieillir, je ne sais plus quoi dire à ma maman, je suis triste de ne rien pouvoir faire pour ma mémé, je suis fatiguée de me sentir tiraillée dans toutes les directions, je ne sais plus comment aimer les gens que j’aime, et je trouve la vie trop compliquée.