Beaucoup de gens me demandent pourquoi je ne cherche pas de travail en France ou en Suisse. Il y a trois réponses: 1) parce que j’aime vivre en Amérique du Nord, 2) parce que je n’ai vécu en France que jusqu’à mes huit ans et je ne me vois pas vivre en France, et 3) parce que cela semble tout simplement impossible, pour le moment. Pourquoi?

Un jour, j’ai reçu un email de quelqu’un qui finissait un doctorat en France et qui voulait un boulot aux Etats Unis. Cette personne me demandait comment se passait la fin d’un doctorat et la recherche de boulot aux Etats Unis. Et c’est là que je me suis vraiment rendue compte que rien, rien n’était pareil des deux côtés de l’Atlantique! Et que ce n’était pas demain la veille que je pourrais trouver un boulot en Europe!

J’ai déjà expliqué en gros comment on arrivait au PhD (doctorat) et quels étaient les effets secondaires de ce genre d’entreprise… Aujourd’hui, je voudrais expliquer ce qui se passe vers la fin du doctorat: la recherche de travail.

En général, quand on est doctorant, on travaille déjà, en tous les cas à mi-temps. Quelques personnes ont des bourses, mais en gros, le boulot fait partie des études, qu’on bosse dans un labo, qu’on fasse de la recherche pour un prof, ou qu’on enseigne l’espagnol, les maths, ou l’histoire de l’art. Ce système fait en réalité tourner les université: les “grad students” (étudiants en Master’s ou en doctorat) travaillent à mi-temps pour se payer les études, et par conséquence, ils n’ont pas besoin de se faire payer beaucoup ni de se faire respecter ni de se faire offrir de “benefits” (retraite, assurence maladie, etc.). Ces grad students font en gros le boulot que les “vrais” profs ne veulent pas faire. Bref, on se fait exploiter. L’avantage de ce système, quand même, c’est que l’université coute moins cher (environ 50% de moins) et qu’on a déjà pas mal d’expérience quand on reçoit son diplôme.

A la fin d’un doctorat, donc, on travaille à mi-temps. En plus de ça, les cours sont terminés, donc on bosse à fond sur un travail de recherche et une “dissertation,” la thèse de doctorat. La complexité et la longueur du projet de recherche et de la “dissertation” dépendent beaucoup des départements et des universités. Pour moi, je dois écrire entre 300 et 500 pages, et ma recherche n’est pas complexe comme si je faisais de la chimie ou des maths, mais c’est complexe de part le nombre de personnes avec qui je travaille et qui participent à ma recherche, et aussi à cause de l’importance des résultats de ma recherche à très grande échelle. Un jour je reparlerai de ça. En plus, ma recherche couvre non seulement la linguistique mais aussi la psychologie et les statistiques… qui sont des domaines où j’ai beaucoup moins d’expérience et de connaissance.

La dernière année de doctorat, en plus du boulot et de la “dissertation,” on doit chercher du travail. On peut finir un doctorat quand on veut, à la fin de n’importe quel “semestre” ou “term” ou “quarter” de l’année. Encore une fois, ça dépend des universités, mais à Purdue je peux “graduer” en décembre, en avril, ou en août. Mais si je trouve du boulot en temps que prof dans une université nord-américaine, mon contrat commencera fin août ou début septembre. Après la défense de ma “dissertation” (soutenance de thèse), il y a une cérémonie de fin d’études, la “graduation,” dont j’ai déjà parlé avant, avec le petit chapeau et la robe noire et tout le baratin. Ensuite, il n’y a plus rien entre la graduation et le nouveau boulot, c’est-à-dire qu’il n’y a aucun concours. Chaque université recrute les personnes qu’elle veut et de la façon qu’elle veut. Et les candidats envoient leurs dossiers de candidature là où ça leur chante.

Pour trouver un boulot, donc, il faut commencer à chercher un an à l’avance. Il y a des listes sur internet où sont publiées les offres d’emploi et qui paraissent début septembre. Chaque université et département suit plusieurs étapes, et ces étapes peuvent changer un peu, ainsi que les dates limites pour chaque étape, mais en gros, il faut d’abord envoyer un dossier avant octobre ou novembre. Dans ce dossier, il faut en général mettre une lettre de candidature, un CV, des publications, et deux ou trois autres trucs du genre. Ensuite, après la première selection, les universités vont soit nous dire bye bye, soit prendre contact pour une “job interview,” un premier entretien d’embauche. Ce premier entretien peut avoir lieu soit sur place (c’est rare), soit lors d’une conférence nationale ou internationale (raison pour laquelle je suis allée à Washington la semaine dernière), soit par téléphone. Et par téléphone, c’est la galère! Il y a toujours au moins deux personnes qui participent à l’entretien et posent des questions, même si c’est par téléphone… et ce n’est pas toujours facile. Ce premier entretien peut durer de 30 minutes à une heure, environ, et a généralement lieu en décembre ou janvier.

Ensuite, soit on nous dit bye bye, soit on a la chance d’être invitée à une “campus visit.” Ces visites ont normalement lieu entre février et avril. Là, c’est le grand shlem! Ces visites durent en général un ou deux jours complets, sur le campus de l’université qui embauche. Pendant cette visite, on rencontre tous les profs du département où on veut travailler, tous les directeurs, les “deans” et les “chairs,” les chefs et les sous-chefs et les grands chefs, et aussi les élèves du département en question. On doit aussi faire deux présentations. La première, c’est un “teaching simulation,” donc on nous met devant une classe qu’on doit enseigner pendant une heure ou deux. La deuxième présentation, c’est une présentation sur notre recherche, et n’importe qui de l’université peut y assister. Ces “campus visits” sont terriblement fatiguantes et stressantes, parce qu’on n’a en général pas une minute à soi entre 7 heures du matin et 10 heures du soir. Même les repas sont pris en compagnie des membres du committé d’embauche, p’tit dèj inclu! Il faut être super bien habillée et souriante et répondre à dix mille questions et en poser cinq mille et paraitre intelligente et tout ça pendant deux jour non-stop! Il y a en général deux ou trois candidats qui sont invités à des “campus visits” pour chaque position (pas en même temps).

Ensuite, soit on nous dit bye bye soit on nous dit que oui, on a le boulot. Là, il faut savoir être intelligent… et c’est pas évident. Soit on veut le boulot et il ne reste plus qu’à négocier le salaire et les “benefits” et tout ça, soit on attend encore la réponse d’autres universités… donc on essaye de faire trainer les choses en longueur. En ce qui me concerne, je suis très embêtée parce que le Canada est environ deux mois en retard par rapport aux Etats Unis, ce qui veut dire que je peux avoir une offre d’une université américaine alors que je suis tout juste en train d’avoir un premier entretien par téléphone avec une université canadienne. Même aux Etats Unis, certaines universités sont en avance sur les autres. Par exemple une copine a déjà reçu une offre de Purdue il y a quelques semaines de ça, alors qu’elle attend encore des réponses de plusieurs autres universités, et donc elle a du mal à se décider à signer le contrat avec Purdue qui n’était pas son premier choix. D’un autre côté, c’est très risqué de trop attendre… Les très grandes universités vont aussi en général plus vite que les plus petites, parce qu’elles ont plus d’argent et de resources, et aussi parce qu’elles veulent les meilleurs candidats avant qu’on leur offre un contrat ailleurs.

Ce que je trouve intéressant, c’est qu’on cherche un boulot bien avant d’avoir fini ses études. La première question qu’on me pose à tous mes entretiens est “est-ce que vous êtes sûre de pouvoir finir vos études avant septembre prochain?” et je dis toujours que oui, bien sûr. Mais bon, rien n’est jamais sûr. Souvent, même si on n’a pas terminé ses études mais presque, on peut quand même commencer à bosser, mais on se fera payer beaucoup moins et le contrat ne sera que pour un an au lieu d’être permanent comme il le serait si on avait fini ses études.

Voili voilà. C’est là où j’en suis. Comme dit ma prof, c’est encore tôt dans la “job search season,” ce qui me fait penser à la “hunting” season, la saison de la chasse… J’ai envoyé des dossiers de demandes d’emploi à 38 universités différentes (dont huit ou neuf canadiennes, je crois) et j’en enverrai encore deux ou trois le week-end prochain. J’ai déjà reçu neuf réponses négatives (dont deux canadiennes) et eu quatre entretiens, dont deux par téléphone, et j’en ai encore un le 19… et j’espère plusieurs autres bientôt. On croise les doigts!

Petit récapitulatif:

- septembre - novembre: trouver les offres et envoyer les dossiers de demandes d’emploi,
- décembre - mars: avoir les premiers entretiens et les “campus visits” si on a de la chance; envoyer les derniers dossiers,
- mars - août: avoir les derniers entretiens et “campus visits” et signer un contrat, soutenir sa thèse, et graduer!

Ce n’est pas difficile. C’est juste long, fastidieux, et stressant! En règle générale, dans mon département à Purdue et si on a beaucoup de chance, on a entre quatre et huit entretiens pour chaque 40 dossiers envoyés. Et une offre de boulot pour chaque six entretiens. Si on a beaucoup de chance.

Merci mille fois à Arno pour son aide précieuse et sans laquelle je n’aurais jamais pu ouvrir ce nouveau blog!