Je suis née à 13 ans. Le docteur qui m’a fait naître s’appelait Professeur Genton, je crois. On s’est rencontrés grace au hasard des rendez-vous d’hôpitaux, mais je ne crois pas que cette rencontre ait été due au simple hasard, parce que rien n’a jamais été un hasard dans ma vie. Je suis sûre que pendant sa carrière de docteur, le Professeur Genton a aidé beaucoup d’enfants, mais je ne crois pas qu’il se soit rendu compte de l’importance de ce jour-là, le jour où il m’a donné la vie. Professeur Genton est à la retraite, peut-être mort même, mais je voudrais lui dire merci parce que sans lui, je ne serais sûrement pas là pour vous raconter cette histoire!
Je suis devenue moi vers 15 ans, quand le hasard qui n’en était pas un a mis Michèle dans ma classe. Avant, je n’étais rien qu’un misérable petit bout de peur et de tristesse. Michèle, elle était grande, elle savait tout, et tout le monde la respectait et l’admirait. Et je n’ai jamais compris pourquoi, mais elle m’a prise sous son aile. Pas une aile genre « viens ma petite, n’aie plus peur, je vais te protéger, » mais une aile genre « arrête de pleurnicher, toi, et viens ici, je vais t’apprendre à te battre! » Je sais que Michèle est l’amie de beaucoup d’autres personnes, et on se voit une ou deux fois par an, seulement. Mais quand je la revois, c’est comme si soudain la terre entière me souriait, et je sais enfin exactement qui je suis et ce que je vaux. Elle ne lit pas ce journal, mais je voudrais lui dire merci parce que sans elle, je n’aurais jamais trouvé la force de me battre pour devenir celle que je suis aujourd’hui.
J’ai été aimée pour la permière fois à 19 ans. Ca paraît très banal et sans aucun intérêt, un peu tard même, d’après les statistiques, mais Jaime a ouvert une porte dans ma vie que je croyais ne jamais pouvoir ouvrir. Un petit hasard qui n’en était pas un avait fait qu’une amie de la famille correspondait avec la cousine de Jaime, et m’a dit un jour qu’elle demanderait à la fameuse cousine de me trouver quelqu’un avec qui correspondre. Je me trouvais moche et sans intérêt, et je croyais que mes problèmes physiques allaient faire barrière entre moi et les hommes. Mais Jaime m’a aimée, a pleuré avec moi dans les moments difficiles, et m’a démontré que les barrières étaient faciles à démolir et ne devaient jamais plus être reconstruites. Jaime est marié aujourd’hui, mais je voudrais lui dire merci pour m’avoir fait partager le bonheur d’être aimée sans limite, parce que sans lui, je n’aurais jamais osé croire que je pouvais vivre une vie si heureuse.
Je me suis aimée pour la première fois à 28 ans. J’avais été très heureuse et amoureuse d’un homme qui vivait avec moi, mais à l’époque, j’étudiais dans une université qui ne permettait pas ça. Le hasard qui n’en était pas un a fait qu’un jour, quelqu’un de mal intentionné découvrit le pot aux roses et nous a dénoncé. Un conard (qui lui en était bien un) m’a donc virée et forcé à finir mes études avec un an de retard. Sans boulot, sans visa, sans cours, sans maison, et avec tout le temps du monde devant moi, j’ai décidé de faire quelques gros travaux de rénovation et de devenir quelqu’un que j’aimerais et accepterais enfin. C’est peut-être difficile de dire merci aux conards qui nous ont dénoncés et virés, mais je crois que parfois, même les conards sont sur notre chemin pour une raison. S’ils n’étaient pas intervenus dans ma vie à ce moment-là, ma vie ne connaîtrait sûrement pas le succès qu’elle connaît aujourd’hui!
Un rendez-vous, une inscription, une lettre, un sacré conard… J’ai depuis longtemps compris que le hasard n’existe pas pour moi, que tout arrive au bon moment, avec les bonnes personnes, et pour le mieux, même si parfois c’est très dur à croire. Nos amis et nos ennemis, la pluie et le beau temps, les petits bonheurs et les grands malheurs, rien n’est dû au hasard. Ca ne veut pas dire que je suis assise sur mon cul à attendre que la bonne fortune d’un petit hasard me tombe dessus, hein, bien au contraire. Et je sais que beaucoup de gens vont lire ça et se dire « ouais, mais t’as pas eu ma vie, toi, tu ne connais pas le vrai malheur! » C’est sûr, je n’ai jamais connu de grands malheurs (la guerre, la faim, l’oppression), mais ma vie n’a jamais été facile, loin de là, et j’ai la ferme conviction que je suis en de bonnes mains, quoi qu’il arrive. Ce n’est peut-être pas vrai… mais j’aime le croire. Et quand la fortune d’un nouveau petit hasard me tombe dessus, je je l’accueille à bras ouverts.